Titres, maximes, légendes
Le Flotoir du 18 au 24 mai 2026
dialogue
Flotoir du 18 au 24 mai 2026
lundi 18 mai 2026
Écris !
« Écris, continue d’effleurer les tendons et les nerfs les plus sensibles en toi, ne cherche pas à être trop intelligente, ne sois pas trop modeste non plus, sois simplement toi, et ne laisse personne t’empêcher d’aller là où tu sens que tu dois aller » (Valérie Zenatti, Dans le faisceau des vivants)
→ Je lui donne entièrement raison, et cela me réconforte alors que je traverse une période de doute par rapport à mon travail en général, aussi bien Poesibao que mes écrits personnels, le Flotoir et les miscellanées.
J’ai de la chance
Hier soir j’ai pris conscience de la chance immense que j’avais de pouvoir lire et écrire. J’ai reçu une vraie claque en regardant attentivement un documentaire d’Arte sur la dyslexie et en découvrant que certaines personnes, même de haut niveau, même très intelligentes, ne pouvaient tout simplement pas lire et parfois même écrire. J’ai pris conscience de leur calvaire scolaire en général, d’autant que leur problème est rarement détecté et que leurs difficultés, qui sont de l’ordre neurologique et en partie génétique, les invalident. Pauvres petits, traités de paresseux quand ce n’est pas de crétins. Il y avait tout un passage sur un ministre allemand (mais nous avons aussi une personnalité politique qui est dyslexique), comment il a progressé, comment il contourne ses difficultés. On voyait aussi un jeune graphiste très talentueux lire un passage d’un livre, parfaitement mais être incapable de dire ce qu’il avait lu. J’ai soudain imaginé ma vie sans la lecture… Il semblerait que de très grandes personnalités, Einstein, Beethoven, Mitterrand aient souffert de dyslexie. (Une petite recherche infirme le tableau de personnalités entr’aperçu dans le documentaire d’Arte pour Beethoven (dyscalculie cependant sans doute) et Mitterrand).
mardi 19 mai 2026
Légendes
(relevé de légendes de photographies, sans les images, bien sûr]
○ Caméléon panthère (Furcifer pardalis) endormi sur sa branche. © Paul-Antoine Libourel / CEFE / CNRS Images
○ Lorsque l’éléphant de mer austral (Mirounga leonina) revient à terre après un long séjour en mer, il consacre l’essentiel de son temps à dormir (ici, sur les îles Kerguelen, dans le sud de l’océan Indien). ©Christophe GUINET / CEBC / CNRS Images
Maximes
« Le soir de la vie apporte avec soi sa lampe. » (Joubert)
Je suis en train de commencer le livre de Mathieu Terence, Le livre libre, riche de maximes. Donc il y en aura d’autres à venir ! Dans ce livre de plus de 3000 fragments, décrit comme un « autoportrait en trois mille morceaux », Mathieu Terence mêle, sous une forme toujours très courtes, des aphorismes, des maximes, des notes….
Merveilleuse dédicace générale du livre : à la vôtre !
Et tout de suite on est tenté de lui appliquer la question centrale du fragment n° 1 : « (1) On écrit comme on vit / Et le style de vie fait la vie du style. »
Quelques autres exemples :
« (9) Jamais est un mot qui ne dure pas / toujours. »
« (17) La sophistication technique gagne les / domaines dont elle assure la disparition. »
→ qu’on craint d’entendre comme une terrible prémonition.
J’aime beaucoup aussi : « (28) Mes pensées vont sur la pointe des mots / de peur de réveiller un dogme endormi »
D’emblée je me dis qu’il va me falloir trouver une sorte de nomenclature de ces fragments. On détecte ici : une attention au langage, au mot, au style, à l’écriture ; une nécessité d’éviter les pièges (dogmes, technique, pièges pour soi-même et pièges tendus par notre société) ; un certain goût du paradoxe et un vrai sens de l’humour. Il y a aussi des annotations comme de brèves prises de vue : « (29), il faut tout un matin pour remettre la / lumière debout »
Une observation critique des humains : « (36) Les mêmes peignes-culs refusent de / reconnaître tel talent de son vivant mais / révèrent son semblable mort, justement / parce qu’il ne fut pas reconnu de sn vivant. »
→ Je m’interroge sur la disposition des fragments, je donne ici leur vraie mise en page, le slash indiquant coupe et renvoi à la ligne. Je sais que Terence a aussi écrit de la poésie. Et puisque nous parlons littératures et auteurs, qu’il vient de publier également, en contrepoint du Livre libre et également au Cerf, un petit opus pamphlétaire qui s’intitule La Littérature d’ameublement. J’y reviendrai sans doute.
Notes sur la société
Il y aussi manifestement toute une observation très fine et très personnelle (qui apporte du nouveau à la pensée sur la société, ce qui est rare et cela par l’écriture, par les mots.
« (60) L’enfant incestué est réduit à sa plus
interdite expression »
« Malgré » : titre de ma joie.
« (76) Vivant, malgré les machines qui traient
le vivant, malgré la neige toujours déjà
touillée, malgré le “plus grand nombre” et sa
gueule de loup.
Malgré les bouches du mensonge, malgré le
cercle du poison et le secret décarcassé.
“Malgré” : titre de ma joie. »
Cailloux
(81) Il reste encore, pour les cailloux, des
chemins où être, ni plus ni moins. »
→ Je dédie ce relevé à Laurent Albarracin
Attention aux riens
(146) Rien d’insignifiant pour
l’anthropologue. Le journaliste, lui, ne sait
voir que ce qu’il a grossi mille fois
→ et je pense soudain au si beau titre d’Arundhati Roy dont j’ai encore continué hier l’écoute avec le même enthousiasme : Le dieu des petits riens. [L’écoute en cours est celle de Mon refuge et mon orage – Je n’ai pas lu Le Dieu des petits riens]
Un poème
Certains fragments sont des poèmes, en tout état de cause !
(164) « Le cheval blanc ne bronche plus dans le
tourbillon.
Il glisse le long des lentes profondeurs qui
donnent des ailes à sa noyadde. »
→ Je pense au magnifique livre de Katja Petrowskaya, La photo me regardait, avec sur sa couverture, un cheval blanc, qui me regarde.
Moraliste, aussi, dans la grande veine
(176) Il y a vingt oreilles pour une bouche de
crétin.
Une pour vingt bouches de sages.
Et il n’y a jamais vingt sages mais souvent
deux cents crétins.
Nouvelle attestation de la dimension humoristique de certains fragments.
Comment l’entendre
« (178) Une pensée qui n’allume aucune
nouvelle lumière mais qui éteint des tonnes
de vieilles lunes. »
→ Je ne sais quoi en penser, est-ce totalement négatif pour la pensée en question, ou positif, un peu positif. En ce sens que si elle n’apporte pas de nouveau, elle est néanmoins active, elle « fait » quelque chose en détruisant les vieilles pensées usagées. Elle n’est pas créatrice, mais peut-être libératrice ?
Terrible pensée
« (316) Pour dix choses qui disparaissent, une
innovation qui fera disparaître cent autres
choses »
→ Cela pose la question de là où nous regardons. Nous nous obnubilons, je prends un exemple, sur la disparition de telle ou telle espèce, et c’est justice, mais nous ne faisons pas assez attention à ce qui est en train d’advenir et qui peut être infiniment plus grave encore.
Et heureusement qu’il y a les livres, non ?
« (359) Le livre s’ouvre comme la main tendue
au-dessus du danger. »
jeudi 21 mai 2026
De la pierre à l’âme
Deux pôles, clairement, pour moi. J’ai été profondément marquée par la lecture de ce livre (De la pierre à l’âme, donc) superbe, long, pas toujours facile de Jean Malaurie : « Si l’homme se met à penser, en oubliant de laisser courir ses sens à fleur d’écoute, tout est perdu. Le bon chasseur est un méditant qui fait le vide intérieur pour être en mesure de recevoir les forces issues du milieu naturel qui vont et viennent. »
vendredi 22 mai 2026
Ondulation (légendes photo sans photo)
Des bâtiments ondulent à cause de l’affaissement du sol dans le centre-ville de Mexico, le 27 mai [nous sommes le 21 !] @josh haner.
Cette rubrique sera désormais « légendes et titres »
toujours la même
Après une nuit mouvementée où j’ai été appelée pour aider une toute proche en difficulté après une chute (5 heures aux urgences), je suis très sensible à ces mots de Pierre Pachet, écrit à propos de son épouse : « cette personne âgée, là, devant moi, a été jeune ; que la jeunesse lui a pleinement appartenu, en son temps ; et que c’est bien la même personne, pas seulement parce qu’elle a conservé des souvenirs de ce temps-là de sa jeunesse, plus ou moins nombreux, plus ou moins vivaces, mais parce qu’elle est toujours le même lieu crucial du monde, le même corps pensant qui vit la même aventure continue, à travers le tunnel des nuits, des crises de croissance, des maladies, des expansions ou des rétrécissements de la conscience. » (in Un écrivain aux aguets)
légendes et titres
[ce qui a retenu mon attention aujourd’hui).
○ En librairie, la profusion de nouveautés rend-elle le fonds invisible ?
○La présomption d’utilisation des œuvres par l’IA discutée à l’Assemblée nationale en juin
○ Poésie et poétique de la carte postale / Postcard Poetry and Poetics (Sorbonne Université, Paris)
○ Forme chorale et effet-puzzle. Joindre/disjoindre récits et points de vue dans les romans, films et séries de fiction (Caen)
○ Des matins nuageux et des soirées dégagées : le bulletin météo d’une exoplanète
○ Pour rester souverain, Infomaniak se rend « invendable » aux GAFAM
○ Trois ans après la capture de Bakhmout par l’armée russe, la ligne de front a bougé de moins de 10 kilomètres
○ Schubert / Heinrich Wilhelm Ernst : Grand Caprice pour le Roi des Aulnes
○ La nouveauté à ne pas manquer : Photoshop détecte maintenant 26 distractions automatiquement
○ La substance de l’absence, lee vide, entre science et philosophie.
○ Karl Kraus, Troisième nuit de Walpurgis (rééd.)
○ L’écocatalyse, une révolution verte et durable en chimie
○ Les scientifiques craignent un nouvel épisode de blanchissement du corail sous l’effet d’El Niño
→ Je tente donc une extension de la rubrique légendes. Liste succincte, sans les références, des légendes d’images et des titres de toutes natures qui m’auront marquée ce jour. Mais liste quand même, je les ai toujours aimées et je me souviens que le Flotoir a commencé avec des listes ! J’ai toujours scrupule à ne pas sourcer, mais ici je me sens entre documentation et poésie… Par ailleurs, il est sans doute très facile avec le titre complet de retrouver l’article correspondant en ligne (article que je lis parfois, mais pas toujours).
Guido Tonelli et le vide
J’ai entamé la lecture du livre de Guido Tonelli. Chercheur invité au CERN et professeur à l’université de Pise, Guido Tonelli est l’un des principaux protagonistes de la découverte du boson de Higgs. Au-delà de ses travaux scientifiques, Tonelli s’est imposé comme un grand vulgarisateur. Il est l’auteur d’une trilogie de physique publiée chez Dunod en français : Genèse, Temps, et Matière – chaque livre explorant une notion fondamentale de l’univers avec un mélange de rigueur scientifique et de narration accessible. Son nouveau livre : Vide – L’élégance cachée de l’univers (2026)
→ Je n’ai pas lu les précédents mais celui-ci m’a attirée d’emblée par son sujet. « Avec un style narratif certain, Tonelli tisse un lien entre l’histoire des sciences, la philosophie et la cosmologie moderne, nous entraînant dans l’exploration des révolutions qui ont bouleversé notre conception de la matière et de son absence. Il nous emmène dans les laboratoires où la physique des particules tente de percer les secrets de la matière, voyage avec nous à travers les paradoxes quantiques et les réflexions des plus grands penseurs, de Platon à Heisenberg, afin de démontrer que le vide est loin d’être une absence. »
Tonelli et Wagner
Il me semble en effet un conteur inspiré si j’en juge par le début du livre, qui entretient même un petit suspens… de qui parle-t-on donc dans le prologue, avec une scène qui se passe en 1853 à la Spezia ? En fait il s’agit de Wagner ! : « Tout commence avec un mi-bémol ultra-grave, joué par les contrebasses. Un son profond, tenu, qui évoque le chant d’une caverne, la vibration primordiale qui donne vie à l’univers. Les cors font ensuite leur entrée, suivis des autres instruments à vent ; les notes qui forment l’accord de mi-bémol majeur courent les unes après les autres, se développent dans des registres toujours plus élevés. De l’abysse insondable naît une harmonie qui insiste, implacable, sur 136 mesures, et crée un monde encore non corrompu par l’action de l’homme : une atmosphère unique qui a changé pour toujours notre conception de la musique. »
Dans le tout premier chapitre, Guido Tonelli écrit : « Ce livre cherche à dépasser ces préjugés en mettant en avant l’incroyable beauté du vide, ses merveilles incomparables. La science contemporaine nous a permis d’aller au-delà de l’ahurissement qui a paralysé l’humanité pendant des millénaires. Quand les scientifiques ont sondé le vide, ils ont découvert qu’il s’agissait en réalité d’un état de la matière, doté de propriétés très singulières. »
→ Me voilà doublement accrochée par ce livre.
La peur du vide ! « Le problème que Wagner devait résoudre à sa façon pour avancer dans sa tétralogie est une pierre d’achoppement primordiale : depuis des temps immémoriaux, les humains cherchent des instruments aptes à pénétrer l’abysse sans prendre de risques. Car regarder en face un puits sans fond est dangereux. La quintessence du non-être est la substance la plus formidable de toutes, dotée du pouvoir d’annihiler, en l’engloutissant, toute forme d’existence. Les mots nous manquent, il n’y a ni image ni son capable de décrire ce que l’Occident a toujours associé au néant. Aujourd’hui encore, il reste difficile de parler du vide sans réveiller des peurs ancestrales et de terribles malentendus. Devant le déploiement du vide, nous aussi, hommes et femmes du XXIe siècle, sentons nos mots se bloquer dans notre gorge, notre respiration s’arrêter, nos inquiétudes monter. » (pp. 12-13)
→ N’est-ce pas au fond typiquement un « problème » de poète ? Espérons que Tonelli l’est un peu aussi. Cette première partie s’intitule : « La substance de l’absence, la vide, entre science et philosophie. ». Et je me souviens que je suis venue à ce livre par un communiqué des poètes Elke de Rijcke et Alessandro de Francesco, autour de leur projet C’était ce 20 mai : « A l’occasion de la parution de son essai Vide. L’élégance cachée de l’univers (Dunod, mai 2026), les poètes Elke de Rijcke et Alessandro De Francesco s’entretiendront avec le physicien Guido Tonelli, qui a joué un rôle central dans la découverte du boson de Higgs au CERN. Cette rencontre a lieu dans le cadre du projet Kosmologein A/E, dédié aux interactions entre poésie, cosmologie et métaphysique. Le projet, initié par Elke de Rijcke et Alessandro De Francesco, prévoit des rencontres publiques autour de poésie et cosmologie, des publications à venir, et la constitution progressive d’un collectif. La présentation du livre de Guido Tonelli dans un tel cadre vise à faire émerger quelques-unes des analogies entre la pensée poétique et la recherche scientifique, lorsque ces deux approches de la connaissance humaine unissent leurs forces dans l’exploration des plus grands mystères de l’univers. »
samedi 23 mai 2026
Titres et légendes
Je reviens à cette rubrique, je ne suis pas sûre de la pérenniser, pas sûre d’en mettre le contenu dans les publications en ligne. Mais elle me semble baliser le temps, le contexte du Flotoir et mes préoccupations, de façon allusive mais claire et en ce sens pouvoir m’être très utile. Ce qui est aussi un des rôles du Flotoir (serrer ce qui compte)
○ comment ce qui était impensable hier est devenu banal aujourd’hui
○ première exposition à Paris des peintures de Laurent Fabius
○ Tiphaine Samoyault, toutes sortes de Misérables.
Des mots et de la musique
« Le mot “violon” est une sorte de faute linguistique de la France du XVIIIe siècle. En effet, l’étalon était alors plutôt la viole de gambe, la tessiture du violoncelle. Or le suffixe -on ou -one indique en italien un sens de “grave” comme dans trombone, trompette grave. Le violon se retrouverait ainsi quasiment être un violoncelle grave, une contrebasse. Alors que -in signifie aigu. Le violon pourrait donc s’appeler violin, prononcé à la française. Nous serions alors des violinistes. » (Ami Flammer, apprendre à vivre sous l’eau)
De la vie intérieure
« La vie intérieure, un marqueur menacé de notre humanité ? Cette intériorité élaborée – cette capacité à “ressentir avec sa pensée et à penser avec sa sensibilité” selon la subtile formule de Fernando Pessoa, nous rend libres et inprogrammables, uniques, imprévisibles et créatifs. Pleinement humains. Les menaces sur notre vie intérieure sont nombreuses, et les plus grandes résident dans les pollutions mentales insidieusement liées à nos modes de vie contemporains »
→ Et curieusement, je fais une association immédiate et puissante entre cette remarque de Christophe André et le titre du livre d’Arundhati Roy : mon refuge et mon orage. C’est cela la vie intérieure, à la fois un refuge et un monde de hautes turbulences, que j’apprends à traverser dans le temps qui m’est donné et à comprendre. Sans cette zone-là, comment comprendre le monde dans lequel je vis. Si rien n’entre véritablement dans ce monde intérieur, sauf des injonctions à me soumettre à la pensée dominante, à ne pas juger, à consommer et à croire tout ce qu’on me dit. Et pour moi l’immense réservoir de nourriture pour le for intérieur, c’est la lecture. De livres, d’articles. Pas celles de dits réseaux sociaux.
Naviguer sur terre
Vive les notes de lecture de Poesibao ! C’est après avoir lu et mis en ligne une note de Mathieu Jung sur le livre Naviguer sur terre de Julien Starck que j’ai eu envie de m’y plonger. Plongeon sur terre, mais plutôt heureux ! La première divagation se passe dans les alpages : « (Re]garder : Divagation sur la garde du troupeau comme exercice de communion ».
Un très beau chapitre sur des bêtes à l’estive, brebis et chèvres, avec des considérations importantes sur la topographie, sur la dispersion du troupeau, sur les éléments de forme du paysage, du berger, -qui dit n’être qu’intérimaire-, Julien Starck.
« Tout commence par la découverte sensuelle du relief : de l’épaule, de l’échine, du pli, de l’arête, du plat, de la bosse, des textures de la terre, de la pierre et des vents ; par le parcours visuel, qu’accompagne la marche et que précède le toucher (les yeux nous prennent la main, la main les yeux), des concavités et des convexités de la montagne, ses cimes, ses gouffres, ses vagues, ses forêts, ses déserts. Tous endroits où se niche l’herbe drue, l’herbe tendre ! l’herbe riche, l’herbe pauvre. Et les myrtilles, et les airelles, et les feuilles des arbres pour les chèvres ! (p. 13)
La voix
La deuxième divagation, magnifique, porte sur la voix ; en exergue, Fred Deux : « Au commencement de cette corde tirée hors de moi, c’est le son, la couleur de la voix, la musique. Ça change tout. ». Julien Starck s’attache à la figure de Fred Deux, que je connais mal (bonne occasion d’aller y voir d’un peu plus près) : « [Fred Deux] s’étonne de l’acuité qu’il a toujours eu de reconnaître, au milieu des conversations dans lesquelles il baignait, enfant, le timbre spécifique de celui qui dit “vrai”. Son oreille, comme ses dieux égyptiens au moment du passage dans le monde des morts, était capable d’effectuer la pesée des paroles qui s’échangeaient. » (p. 26)
→ Je l’ai souvent pensé, je l’ai écrit dans ce Flotoir, je crois que je suis douée de cette acuité. Notamment quand j’écoute la radio et qu’il n’y a rien alors qui parasite ma perception. Que de fois il m’est arrivé de quitter sur le champ une émission, à cause de la voix de l’interviewé.
Une physique, celle de l’écoute
« Voilà une physique dont on ne parle pas beaucoup. (”Le monde des voix est un domaine où la société n’a jamais mis son nez”, écrit Jacques Lusseyran, dans et la lumière fut.) Mais elle touche de trop près la tectonique des relations dont la garde de troupeau nous a mis le séisme à l’oreille, pour qu’on ne s’essaie pas à deux ou trois équations. » (p. 26)
« C’est qu’il y a un jeu de forces souterraines dans l’élément de la parole : un jeu de forces paradoxal où la matière de la voix est mise en balance avec l’antimatière du silence »
→ Voilà qui résonne fortement après mes premiers pas dans le livre sur le vide de Guido Tonelli.
« Les paroles signifient par leur contenu, mais aussi par la façon dont le silence les ponctue. Et à l’écrit, c’est la même chose, où la ponctuation est une pondération, une façon d’équilibrer la phrase autour du centre de gravité de silence qu’elle suppose. » (p. 27)
Ou encore : « Nous faisons le pari qu’il en va du poids de la parole comme des “situations gravitationnelles” du berger avec son troupeau, du lutteur avec son adversaire, du nageur avec la mer : de même que l’espace n’est pas vide, avec ce tranchant que peut avoir l’air, de même le silence opère invisiblement ses distinctions.
Je ne connais pas Jacques Lusseyran mais les évocations ou citations qu’en donne Julien Starck donnent envie de le lire : « Je finissais par lire dans les voix tant de choses et sans le vouloir, sans y penser, qu’elles m’intéressaient plus que leurs paroles. Il m’arrivait pendant des minutes entières en classe de ne plus rien entendre : ni les questions du professeur, ni les réponses de mes camarades. J’étais bien trop absorbé par les images que leur voix faisait défiler à travers ma tête. » (p. 36)
Voir par l’ouïe
Julien Starck : « Il y a une façon de voir par l’ouïe qui ne tient pas tant à l’objet de la parole qu’à la couleur de sa voix ; une vérité qui affleure dans les modulations, un “milieu” qui s’ouvre dans la voix et la rend passible d’un monde en soi, d’une note imaginale : non pas seulement d’un logos (qui aurait ses raisons), mais d’un pneuma (perçu au diapason). Il semble alors qu’il soit possible de lire les voix comme une partition : hauteurs, durées, rythmicité. » (p. 36)
Des mots qui alertent, un défi non technique mais anthropologique
Prémices de la publication d’une encyclique sur l’IA par le pape Léon XIV : « Comme en témoigne la promotion et la mise en œuvre effrénées de la technologie au détriment de la dignité humaine, nous sommes véritablement en train de vivre une éclipse du sens de ce que signifie être humain. C’est en ce sens que le défi auquel nous sommes actuellement confrontés n’est pas technologique, mais anthropologique, et j’espère que la Lettre Encyclique qui sera publiée [ce lundi] contribuera à répondre à ce défi. »
dimanche 24 mai 2026
De la citation
« S’intéresser à la note-citation, à cette unité de lecture, c’est essayer de comprendre un phénomène très complexe qui a été trop souvent négligé à cause de son caractère dit subjectif ; la question que pose la note-citation est celle de savoir, dans la mesure du possible, quel a été l’élément, la nuance, le plaisir qui ont déterminé un certain lecteur à prendre une note, à prélever une citation. » (A. Minzetanu, Carnets de lecture, p.70)
→ Je pourrai reprendre tout le Flotoir et me poser cette question ! Mais me souviendrais-je de tous les contextes ?
Boris Wolowiec et Christian Dotremont
Je posais récemment dans ce Flotoir la question d’une analogie entre le travail de Boris Wolowiec et celui de Christian Dotremont. Et cette question je l’ai posée à Boris Wolowiec, qui m’a autorisée à reproduire sa réponse ici : « … les mots ne m’intéressent pas profondément, pas même d’autres mots (Dotremot) pas même les autres mots, les autres images-mots que Dotremont cherche à révéler. Dotremont évolue en effet dans un univers de mots-images. A l’inverse, je n’accorde pas une importance décisive au langage. Ce qui me plait plutôt c’est d’affirmer de quelle manière le langage approche et rencontre le monde, de quelle manière les formes du langage approchent et rencontrent les formes du monde. J’essaie ainsi plutôt de projeter mon existence que ce soit par l’écriture ou par la calligraphie à l’intérieur d’un espace de formes de sensations, de formes de sensations insensées. C’est pourquoi même si je trouve l’invention des logogrammes de Dotremont indiscutablement très belle, la relation entre ces logogrammes et ce que j’écris reste finalement lointaine. »



