Flotoir du 10 au 17 mai 2026
Photo, Michot, di Manno, etc.
dimanche 10 mai 2026
Gérard Macé et la photo
J’apprends ce matin que Gérard Macé est aussi photographe, ou plutôt qu’il s’est mis, assez tardivement, à pratiquer la photographie, « pour de vrai ». Car dans le livre dont il est rendu compte dans Fabula, Gérard Macé, Photo/Graphie, qui parait aux Editions Le Temps qu’il fait, Gérard Macé détaille sa pratique de photographe sans appareil. Et je comprends très bien ce qu’il veut dire.
« Depuis toujours ou presque, je pratiquais la photographie sans appareil. Pas seulement, comme chacun d’entre nous, en repassant à volonté dans la chambre de l’esprit les vues que leur persistance rétinienne sauve du naufrage de la mémoire, mais qui perdent jour après jour de leur netteté. Pas non plus, comme Man Ray et quelques autres, en prenant l’empreinte d’un objet dans la chambre noire brièvement insolée, puisque j’en aurais été incapable. Non, ce que j’appelle la photographie sans appareil est bien plutôt cette curieuse façon, maniaque mais esthétique, de découper le réel sans laisser de traces ; de scruter un visage, de regarder une coiffure ou le bas d’une robe comme on regarde une œuvre d’art; d’encadrer un paysage en disposant partout des fenêtres et des miroirs, ou leur équivalent mental; de cerner le réel comme le ferait un vitrail, mais en effaçant les couleurs pour mieux mettre en relief l’éphémère construction des lumières et des ombres. Bref, les mille et une façons d’échapper au chaos des impressions visuelles, ce qui revient à faire du temps une succession d’images impossibles à fixer. »
→ Bref, ce que j’appelle le cadrage. Je me souviens avoir montré, il y a longtemps, un poème d’autobus à une amie qui m’avait tout de suite dit : on voit que tu es photographe, tu cadres !
La chambre noire, c’est le cerveau
« Avec ou sans appareil la pratique reste la même, si l’on n’est pas obnubilé par la technique. Car il s’agit toujours, grâce à un mélange de surprise et de déjà vu, de reconnaître et de saisir au vol les images qu’on portait en soi, suffisamment transposées pour qu’elles soient autre chose que des pâles copies. Des images latentes, surgies de la mémoire ou du musée imaginaire, qui n’attendaient qu’une rencontre au grand jour pour se révéler à nous. De ce point de vue, c’est le cerveau qui est la véritable chambre noire, où la mélancolie prend la pose plus souvent qu’on ne voudrait. » (extraits du livre publiés dans l’article de fabula.org)
Emmanuel Regniez, Jacques-Henri Michot
Un bel ensemble de souvenirs du premier, autour du second et notamment de l’ABC de la barbarie. « essayer de dire l’importance d’Un Abc de la barbarie, qui fait partie de ces livres qui ne me quittent pas, auxquels je pense tout le temps, quand je lis et quand j’écris. Un livre-guide, un livre phare, qui me donne la balise de ce que doit être l’écriture, l’acte d’écrire, le besoin d’écrire. Je pourrais aussi parler des autres livres de Jacques-Henri Michot, mais ce premier rencontré est celui qui m’a fait la plus forte impression, est celui qui continue, oui, à me fasciner. Ce que j’aime et admire dans le travail d’écriture de Jacques-Henri Michot, c’est son éthique, héritée de Brecht, de Breton, de Leiris, de Perec, et j’en passe. Une éthique de l’écriture qui passe par le besoin de dire, bien dire, toujours bien dire, et de ne pas oublier l’autre, celui qui lit, celui qui vit. Un lecteur, un non-lecteur, qui est là et qui avance dans les brumes opaques de notre époque, qui n’est pas si drôle que cela. ». (Sur le site libr-critique)
« Le livre de Jacques-Henri Michot est un livre qui donne envie de lire, les auteurs qu’il cite, bien sûr, mais aussi, et surtout, le monde tel qu’il se déploie devant nous dans son langage. Ce que montre Jacques-Henri Michot, dans ses listes, dans ses analyses, dans ses retours, dans ses notes, c’est que le monde a son langage et que ce langage il faut l’apprendre pour ne pas en être esclave. Cette attention si particulière, si fine et si acérée au langage du monde est pour mieux nous ouvrir les yeux. »
Et puisqu’ici, on est dans l’éloge de la citation (ce qui me fait beaucoup de bien) je continue : « Cette citation de Walter Benjamin, tirée du Livre des passages, pourrait parfaitement s’appliquer au travail d’écriture de Jacques-Henri Michaux : ‘Méthode de ce travail : le montage littéraire. Je n’ai rien à dire. Seulement à montrer. Je ne vais rien dérober de précieux, ni m’approprier des formules spirituelles. Mais les guenilles, le rebut : je ne veux pas en faire l’inventaire mais leur rendre justice de la seule façon possible : en les utilisant’. »
Des ABC
Regnez poursuit sur le principe de l’Abc : « Un ABC est un ouvrage qui se veut pédagogique. Qu’il soit de la lecture, de la guerre ou de la barbarie. Un ABC est un ouvrage qui classe le monde en un ordre aléatoire, mais ordonné, qui est celui de l’alphabet. Un ABC est un ouvrage qui nous permet de retourner en enfance et d’ouvrir les yeux, naïvement, sur le monde.
Un ABC nous apprend à lire, mais est aussi le premier élément d’une science, d’une technique, d’un art, d’une activité. Un ABC nous donne les premiers outils pour maîtriser, pour se guider dans un univers dont nous ne sommes pas familiers. Univers de la lecture, de la guerre ou de la barbarie. »
→ C’est un peu l’idée aussi de la belle collection des Dictionnaires amoureux de… dont certains sont de magnifiques réussites. Il me faudrait, un jour, écrire des ABC : de l’écoute, de la lecture, du vert… par exemple.
De la musique
« Et si mélancolie il y a, et il y a, c’est aussi une mélancolie spinoziste, une mélancolie qui met des mots et des notes, des mots pour moduler, pour montrer la diversité de la personne, pour montrer qu’il n’est pas un, mais plusieurs, des notes en bas de pages, des notes sur une partition, car chaque livre de Jacques-Henri Michot est, ne l’oublions pas, composé, comme un morceau de musique. Je crois que c’est pour cela que Jacques-Henri Michot aime tellement la musique, car tout mélancolique aime la musique, car tout mélancolique sait que seule la musique pourra le sortir de son état : Bach, Beethoven. La musique classique, le jazz, aussi. Je me souviens avoir vu chez lui le coffret d’Albert Ayler. Mais aussi Dolphy, que j’aime tant. Et d’autres.Qu’elle seule, la musique, peut le libérer de tous ses délires interprétatifs, qu’elle seule, la musique, peut le faire entrer dans un grand monde, détaché. »
lundi 11 mai 2026
Cécité, obscurité
J’ignorais totalement cela, que relate Pascal Quignard dans L’Amour la mort : « Le duc de La Rochefoucauld est blessé à l’œil dans les combats de rue, enclos pour six mois dans une chambre entièrement obscure, les vantaux de bois des fenêtres tenus fermés et recouverts d’épais et opaques velours. Il songe dans le noir à des phrases qui sont autant d’attaca qui forent l’âme. Il ramasse le secret de l’univers. Il est peut-être plus musicien encore que tous les musiciens d’alors. C’est l’oreille la plus sûre qui se soit trouvée dans la langue qu’il parle. »
→ J’ai été confronté deux fois à la cécité totale ou partielle. M. atteinte de DLMA très précocement, alors que sa vie tournait autour de la lecture (les chiens ne font pas des chats !). Bibliothécaire bénévole, pratique de la reliure et bien sûr lecture à hautes doses. Plutôt mainstream, mais peu importe. Son équilibre qui n’était pas excellent vacilla très fortement et elle ne se remit jamais. Nous lui fîmes la lecture à haute voix, ce qui a aussi développé chez moi toute une réflexion sur cette pratique-là. L’autre, beaucoup moins proche, a perdu la vue en 48 heures à la suite d’une maladie de Horton. Terrifiant.
À propos de Kafka, en écho aux « métamorphoses » ici relatées : « Le lecteur s’accommode-t-il de l’effroi corporel causé par la ‘métamorphose’, il voit s’ouvrir une dimension plus profonde, où l’horreur se teinte de tragique. L’enfermement dans un corps difforme compte sans doute parmi les cauchemars les plus anciens et les plus profondément enracinés de l’humanité : destinée aussi irrévocable que la mort, mais dénuée de ses consolations. » (Reiner Stack, Kafka, le temps des décisions, T. 1, traduit par Régis Quatresous que nous avons eu le bonheur d’accueillir dans Poesibao !).
Lorsque le rêvé et le connu se rencontrent
« Lorsque le rêvé et le connu se rencontrent, et que les fausses apparences sont franchies, alors on reconnaît le paysage vrai d’une vie. Ces apparences qui s’offraient à nous, peut-être a-t-il fallu rien de moins qu’un déluge pour les emporter : mais après le tourment se propose à nos yeux un monde neuf, intensément vivant avec ses fleurs, ses feuilles, ses animaux, ses couleurs, son enfance. Trouvons le nom de ce déluge : cela n’empêchera qu’on se rappelle ‘ce qu’on ne peut pas oublier en ce moment dans le monde’ ».
Signé Zs Sz, merveilleuses initiales en chiasme de la poète et traductrice Zsófia Szatmári, autrice de Paysages du faux et du vrai, que présentent ce matin les éditions L’usage, dans une lettre d’information.
Ce que peut le poème
« La présence du poème est tantôt familière, lorsqu’il éveille spontanément des sensations connues ; tantôt étrange, lorsqu’il résiste à la saisie. Entre ces deux pôles, toutes les nuances de la clarté à l’obscurité, et cette zone indistincte où précisément quelque chose peut émerger, sortir de l’ombre. Deux mots peuvent tomber comme la foudre : baigner instantanément d’une lumière intense l’ensemble du texte ou du paysage, qui retombent aussitôt dans l’obscurité, laissant l’impression puissante d’une vérité entrevue, qu’il me faudra redécouvrir par moi-même. ». Je relève ce propos que je trouve éclairant sur la lecture du poème, dans un entretien dont je prépare la publication dans Poesibao, entretien entre le peintre Jean-Baptiste Née et Guillaume Dreidemie.
→ et je note que cela est vrai pour tout texte. Je me rends compte que, lisant, soudain des zones très particulières du texte s’avancent, s’éclairent, acquièrent presqu’une une troisième dimension en venant vers moi. Ce sont bien souvent celles-là que je retiens, souligne, extrais…
Je relève aussi cette remarque du peintre : « Quant au statut plus général de ma peinture, je dirais que c’est un moyen d’accès au réel. Un moyen et non un but. Un moyen de rester longtemps au contact des choses, dans le désir d’en saisir un fragment, tourné vers elles, tendu vers le monde au sens où l’on tend l’oreille dans l’oubli de soi. Sur le motif, je suis à l’école ; la montagne m’enseigne la conjugaison physique de ces trois éléments : eau, terre, air. J’apprends le réel d’avant la langue. »
Merleau-Ponty
Autre phase de ce dialogue, autour de la phénoménologie et de Merleau-Ponty : « Ah ! Merleau-Ponty !, dit Jean-Baptiste Née. Il y a beaucoup de poésie dans sa philosophie, non ? Il est très important pour moi, même si je n’ai toujours pas fini de comprendre l’étendue des implications de la phénoménologie sur mon travail, ni de pointer les contradictions qu’elle soulève avec d’autres pensées qui comptent pour moi. Le phénomène perçu dans et depuis la chair du monde n’a plus à s’incliner devant l’idée comme un vassal devant un suzerain, et le regard d’un peintre à la surface des choses est lavé du péché d’être superficiel. Le soupçon change même de camp, puisqu’à être hors sol, le survol idéel risque de rater la complexité du donné. La notion d’ancrage dans le site, consubstantielle à ma pratique depuis 2008 environ, est directement liée à la lecture de L’Œil et l’Esprit. Être traversé, oui. Les phénomènes perçus pénètrent en moi, deviennent des sensations, puis des formes exprimées dans la peinture.
jeudi 14 mai 2026
Du jugement
Très forte remarque de Deleuze, transmise par Georges Didi-Huberman. Une remarque que l’on devrait avoir en tête chaque fois que l’on « critique », autrement dit quand on tente de faire de la critique mais aussi quand critiquer est employé transitivement : « Deleuze pouvait alors conclure en ces termes sur la mise en œuvre d’une véritable critique du jugement : « Le jugement empêche tout nouveau mode d’existence d’arriver. Car celui-ci se crée par ses propres forces, c’est-à-dire par les forces qu’il sait capter, et vaut par lui-même, pour autant qu’il fait exister la nouvelle combinaison. C’est peut-être là le secret : faire exister, non pas juger. S’il est si dégoûtant de juger, ce n’est pas parce que tout se vaut, mais au contraire parce que tout ce qui vaut ne peut se faire et se distinguer qu’en défiant le jugement. Quel jugement d’expertise, en art, pourrait porter sur l’œuvre à venir ? Nous n’avons pas à juger les autres existants, mais à sentir s’ils nous conviennent ou disconviennent, c’est-à-dire s’ils nous apportent des forces ou bien nous renvoient aux misères de la guerre, aux pauvretés du rêve, aux rigueurs de l’organisation. (in Brouillards de peines et de désirs).
Boat School
Très émue ce matin par une photo qui figure dans la lettre d’information du Collège de France. Il s’agit d’une assemblée de 18 enfants, installées en rond autour d’une table. Je découvre qu’en fait ils sont sur un bateau et que c’est une classe. Légende de l’image : Boat School in Bangladesh, children in a class seated at a lesson - Crédit : Abir Abdullah/Climate Visuals Countdown.
« Interpréter »
« L’interprétation musicale (de même que la lecture d’un texte écrit, et à plus forte raison son commentaire, son « interprétation ») est une forme de l’imitation. Plus un créateur « inexistant », donc imitant et créant la vie même, est doué de génie, plus il attire d’autres inexistants qui en l’imitant cherchent eux-mêmes la vie. » (René Belletto, in Jean-Sébastien Bach)
→ à méditer aussi bien en lisant et en tentant d’écrire quelque chose à partir de cette lecture, de quelque nature que ce soit, qu’en jouant du piano, voire en écoutant une interprétation. Ce qui fait sans doute comme je l’ai souvent remarqué, qu’en écoutant de la musique sans vraiment faire attention (type playlist sur une plate-forme de « streaming », je peux avoir soudain l’oreille « tirée ». C’est sans doute que l’interprète, en inexistant, crée de la vie, sinon la vie, dans ce qu’il joue.
Décrire de manière plus approfondie
Je découvre ce matin que je peux m’aider de l’intelligence artificielle pour mieux décrire une image, une photo, prise par moi ou par autrui. Je pense que cela peut fonctionner aussi comme une technique d’apprentissage et d’analyse. Je l’ai expérimentée sur une photo de lectrice prise dans le métro. Ma description de la personne, mon sujet au fond, était précise, mais Gemini m’a montré toutes sortes d’aspect que je n’avais pas « pensés », ainsi par exemple du contraste entre le contexte, une rame de métro et l’installation très particulière de la liseuse, créant une sorte de bulle.
Journal de tête
Oserais-je dire que je pense aux travaux matinaux de Valéry, ce serait bien prétentieux, mais il me hante et rôde par là. Voici ce dont il s’agit : Ce matin, deux mots ont surgi dans ma tête, tout à fait impromptu. Le premier, c’était Himmelfahrt, le mot allemand qui désigne l’Ascension qui a pour moi un côté très figuré -voyage vers le ciel, Himmel le ciel, Fahrt, le trajet, le voyage- que n’a plus le mot français que je connais trop. Et le second, c’était Figueras, qui m’a fait penser à Montserrat Figueras. Et tout cela à partir d’un pot de confiture de figues. J’ai entendu figue, figuerras…
Montserrat Figueras, soprano catalane renommée pour son interprétation de la musique médiévale et baroque, est décédée le 23 novembre 2011 à 69 ans des suites d’un cancer. Elle était notamment connue pour son travail avec son mari, Jordi Savall.
Et je peux ajouter qu’entendant dans ma tête Montserrat j’ai pensé à cette autre cantatrice, Montserrat Caballé
Je ne l’écris pas ici pour étaler ma science, on s’en fiche, mais pour montrer le travail associatif permanent, à partir des mots, qui se fait à mon insu, dans ma tête. Sans doute quand mon cerveau est dans ce régime qu’on a découvert il n’y a pas si longtemps, le mode par défaut.
Et je trouve cette petite précision : Le toponyme Figueras provient du latin ficaria qui signifie plant de « figuiers » et dont on trouve la trace dès le Xe siècle (je ne parle pas espagnol, mais j’ai étudié le latin pendant ma scolarité). J’ai une grande sensibilité onomastique !
Portrait de lecteur
C’est un magnifique tableau d’Octavian Smigelschi, young man reading, 1892, qui se trouve au Brukenthal National Museum, en Roumanie. Un jeune homme dont on ne voit que le buste et la tête. Il est allongé, semble-t-il, sur une sorte de méridienne directoire. Tout le fond est dans les rouges foncés Et les ocres. Peau rose, pommette rouge, il est peut-être malade, il a trop chaud. Sa chemise blanche est grande ouverte sur sa poitrine. Sa tête aux cheveux très bruns repose sur un gros oreiller brodé à la blancheur éclatante. Il est plongé dans une sorte de revue que tiennent ses grandes mains, totalement absorbé. On ne peut que penser aux journées d’enfance où l’on était malade et où l’on n’allait pas en classe. Au royaume de la lecture, malgré la fièvre et le mal de tête. N’imagine-t-on pas Marcel Proust ainsi à l’adolescence ?
Les portraits de lectrices et lecteurs
J’ai ouvert ce matin, au sein d’une application de « journalisation » que j’apprécie beaucoup, DayOne, un nouveau « journal », consacré à mes portraits de lecteur. J’y inscris les images qui ne seront jamais publiées en principe, puisqu’on reconnait souvent les visages… et mes notes, voir ma note, autour de ces portraits. Je me rends compte déjà qu’il y a quelque chose de fascinant à les voir dans leur succession, un peu comme dans un flipbook, tous, plongés dans leur livre. Mon grand projet autour de la lecture, ces miscellanées, avance bien. La seconde partie, un journal quotidien des occurrences de la lecture dans ma vie, est quasiment à jour. Je l’ai commencé le 28 novembre 2025. Les portraits incluent aujourd’hui mes propres photos ou « notes croquées sur le vif », mais aussi des tableaux, des photographies, etc.
vendredi 15 mai 2026
Inertie
Mon cher Grothendieck continue de m’accompagner, si présent. Oh, pas en tant que mathématicien, bien sûr, je suis incapable de comprendre quoi que ce soit de son travail. Mais en tant que chercheur sur le moi, le soi, la pensée, et avec les fruits de ce qu’il appelle la méditation. C’est ce terme qui m’a attirée vers lui, j’ai lu Récoltes et Semailles et la Clé des songes, en laissant tomber tout ce que je ne comprenais pas mais en profitant pleinement de l’immense travail, très courageux et sans concessions, qu’il a entrepris sur lui. Il y a tout une approche sur le rapport entre l’accueil qui a été fait à son travail (d’immenses éloges mais aussi de terribles trahisons) et la façon dont il l’a ressenti.
« Il y a dans la psyché des forces d’inertie immenses, inhérentes à sa structure même, qui font une opposition invisible et muette, et ô combien efficace ! à tout ce qui pourrait la changer, si peu que ce soit – à tout ce qui ferait mine de toucher à l’armature des idées et images (la plupart à jamais informulées) qui structurent le moi. » (in La Clef des songes)
→ La notion d’inertie est quelque chose qui me fascine. Je pense en particulier au temps qu’il faut à de gros navires ou à des trains à grande vitesse pour s’arrêter sur leur lancée.
Euria : « C’est moins une force physique au sens traditionnel qu’une illusion créée par notre propre accélération, une sorte de rébellion silencieuse de la matière qui souhaite simplement conserver son élan initial face aux bouleversements du monde qui l’entoure. »
→ Dans le cadre de la psyché, on sait qu’il est beaucoup question de résistances. Donc résistance et force d’inertie, ensemble !
La mort créatrice
« Ratures ou coupes, disent les écrivains. Scansions ou castrations, disent les psychanalystes. Suicides cellulaires, disent les biologistes. Apoptoses végétales, disent les naturalistes. Il s’agit toujours de la mort créatrice, c’est-à-dire la vie par recomposition incessante, c’est-à-dire l’activité fiévreuse et effervescente et périlleuse par laquelle la vie recourt passionnément à la mort comme s’il s’agissait d’un instrument interne à elle-même. » (Pascal Quignard, L’Homme aux trois lettres)
→ Ces propos de Quignard, qui cite le mot apoptose, me renvoie à une lecture passionnée que j’avais faite d’un livre de Jean-Claude Ameisen, où il parlait longuement de l’apoptose (j’y avais appris ce mot) et de la nécessité pour certaines cellules de mourir pour ne pas entraver les processus vitaux. N’est-ce pas notre destinée à tous, n’en déplaise à certains Américains soi-disant transhumanistes qui voudraient nous prolonger ou nous rendre éternels (et pas tous bien sûr ce qui ajoute à la grave « faute » contre l’esprit qu’ils commettent !)
Petite plongée dans mon Flotoir 2004 : Le nom pour la mort cellulaire programmée est apoptose, c’est un nom qui signifiait chute en grec ancien et qui était utilisé pour décrire la chute des feuilles d’arbre en automne ou la chute des pétales. Une bonne métaphore pour une mort à la fois naturelle, inéluctable et programmée. Il y a une analogie entre le fameux Chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles qui s’efface progressivement et la façon dont se déroule l’apoptose. « La cellule se détache de ses voisines, implose, puis se dissout sur place progressivement. Mais comme persiste un temps le sourire du chat, alors que le chat n’existe plus, il reste quelque chose de la cellule qui s’efface. Ce sont des signaux qu’elle libère dans son environnement, ce sont des phrases qu’elle prononce en mourant » (JC Ameisen, La Sculpture du vivant).
Siegfried Plümper Hüttenbrink, lecteur et lecteurs / lectrices
Demain Siegfried fait une conférence au cipM à Marseille. Je relève deux choses importantes dans la présentation de l’évènement
« Depuis 1980, Siegfried Plümper-Hüttenbrink poursuit en parallèle à son parcours d’écrivain, un travail d‘investigation photographique qui recourt à une vision en infra-mince, par reflets vitrés et ombres portées, ce qui l’amena à s’interroger sur tout ce qui est susceptible de vous faire entrer en présence de votre propre absence, de s’incarner in absentia ou de faire l’objet d’une disparition.
Depuis 2020, il tend à rejeter le statut d’auteur, pour ne garder que celui, anonyme, de lecteur. L’idée de disparition telle que la livre le terme latin d’Exeo, qui a donné exil, pourrait survenir en exergue à tout ce qu’il tente de lire ou d’écrire. »
Et ces mots qui sont de lui :
« Vœux & aveux d’un lecteur
Contrairement à l’auteur qu’il lit, un lecteur n’a pas de nom, ni d’identité fixe. Dira-t-on qu’il agit dans l’anonymat ?
En ouvrant un livre, il est en mesure de mener une existence pour le moins hypothétique, pour ne pas dire spectrale, et ce le temps d’une lecture.
Il croit savoir que lire est un acte solitaire, quasi clandestin, et qui fait de vous un isolé finissant par devenir injoignable pour quiconque.
Sans doute ne fait-il en tout et pour tout qu‘incarner une ombre passante dépourvue de […] »
La citation est interrompue sur le site du cipM, mais l’annonce est accompagnée d’une photo extraordinaire, une ombre portée sur une page de livre. Je pense à Walter Benjamin à la Bibliothèque Nationale !
→ Depuis des années Siegfried et moi, nous dialoguons sur la lecture, sur nos « injoignables » et il m’a toujours encouragée dans la constitution de mes « portraits de lecteurs ». Et à monter cette énorme collection de fragments que j’ai colligés sur la lecture. Montage en cours, accompagné d’un journal sur la lecture, tenu quotidiennement depuis novembre 25 et qui est la seconde partie de ce projet, dont j’ignore s’il trouvera un jour un éditeur ! Mais que je tiens à composer comme un livre. Non pas les Miscellanées de Mr Schott mais celles de Mme Troc.
Les tortues pleurent
« Si les tortues pleurent ce n’est peut-être pas parce qu’elles souffrent. Certes elles en bavent mais ces larmes ont une raison de tortue que la raison humaine tente de s’accaparer. Il n’empêche que je ne sais par quelle opération le courant parfois passe sans que l’on se comprenne pour autant, comme si nos idiomes étrangers se frayaient une passe l’un à travers l’autre. En tout cas, il est ahurissant que l’Homme se soit octroyé à lui-seul le pouvoir du langage – et du rire, et des larmes. Deux êtres humains, du reste, ne se comprennent pas davantage ; ils ne malaxent jamais le même référent mais leurs musiques parfois s’accordent. Si nous nous comprenions à mots entiers, nous deviendrions stériles parce que transparents, nus et vulnérables. Le demi-mot est essentiel parce qu’il fabrique le suspense d’une histoire. Il est sur une crête. »
Une très belle intervention de Tristan Felix sur le site de libr.critique.
samedi 16 mai 2026
Élagage
Non il ne s’agit pas de la douloureuse nécessité périodique qui amoche grave pendant quelques mois mon cher eucalyptus breton mais du livre d’Yves di Manno qui est passionnant. Particulièrement pour moi en ce sens qu’il est le reflet de bien des choses connues et vécues pendant ces vingt-cinq dernières années. Les notes sur certains poètes sont magnifiques et parfois seront en mesure de corriger de grandes indifférences du monde poétique, par exemple à l’égard de Mathieu Messagier, dont je dois reconnaître que même Poesibao n’a pas parlé ou très peu.
Périodicité
Je m’interroge toujours sur ce constat de la périodicité des désirs. Celui de musique par exemple, constant mais qui fluctue beaucoup. Idem pour la photographie. En revanche il me semble que le désir-besoin de lecture surtout et écriture aussi est parfaitement intense et stable.
→ J’écoute ce matin le pianiste Emil Gilels, abondamment cité par Christian Zacharias dans un podcast de France Musique.
Lectures en cours
Toujours donc Élagage d’Yves di Manno et en « lecture-écoute », Arundhati Roy, Mon refuge et mon orage. Livre absolument passionnant, très vivant dans sa belle écriture et très bien lu puisque je l’écoute le soir, avant de m’endormir. Chers amis lecteurs, si vous passez par là et si vous êtes par hasard abonné à la plate-forme Spotify, il y a beaucoup de livres audio, avec un quota d’une dizaine d’heures par mois. J’ai ainsi « lu », Kolkhoze d’Emmanuel Carrère, La Maison vide de Laurent Mauvignier et maintenant Arundhati Roy, livres que je n’aurais sans doute pas pu lire autrement… Mais j’ai constaté que ce sont les récits et les romans qui sont les plus agréables à écouter, les essais c’est beaucoup moins plaisant. Essentielle aussi la qualité du lecteur. J’ai fui certains livres que j’aurais aimé écouter pour cette seule raison ! Le livre d’Arudhati Roy est lu par Micky Sebastian. Je suis doublement choquée, sur la couverture du livre audio, il y a simplement la mention « interprétation humaine » sans nom et quand en cherchant bien on trouve le nom de cette lectrice, on découvre que son nom de famille et son prénom ont été inversés. Et par ailleurs le nom de la traductrice est très peu apparent, il s’agit d’Irène Margit. Beaucoup de désinvolture je trouve.
Faire le point
Je trouve aussi que le livre Élagage d’Yves di Manno permet de faire le point sur maints champs parcourus pendant les dernières 25 dernières années par nous qui sommes attentifs à la poésie contemporaine et en particulier hors nos murs. Un exemple : « Ce n’est sans doute pas hasard si le cercle indistinct des poètes qu’on a pris l’habitude de regrouper sous l’étiquette de « Black Mountain » a été pour l’essentiel occulté chez nous, malgré l’intérêt souvent ambigu que nous accordons à la poésie nord-américaine depuis plusieurs décennies. En prolongeant dès l’après-guerre et en infléchissant de manière significative la voie inaugurée par Ezra Pound, les livres de Charles Olson, Robert Duncan, Robert Creeley, Paul Blackburn et quelques autres ouvraient à leur tour des pistes dont les fondements esthétiques s’avéraient en effet incompatibles avec les rhétoriques négatives qui dominaient largement les débats dans l’hexagone. » (p. 95)
→ Non seulement rappel de noms importants, qu’il faudrait sans doute lire ou relire, mais aussi raison de leur accueil mitigé chez nous et c’est une constante chez Yves di Manno de montrer comment certaines œuvres, françaises ou étrangères, lui ont permis de répondre à maintes questions qu’il se posait et à ses difficultés à se situer et à trouver son compte dans les grands mouvements poétiques des années 50 à 80 en France, en gros.
Et il précise dans une note de la page 95 que les choses ont bien évolué depuis l’époque où il écrivit ces mots. Grâce notamment à Serge Fauchereau, Jean Daive, Jacques Roubaud, Denis Roche, Auxeméry, Martin Richet ou encore Stéphane Bouquet. N’est-ce pas bien intéressant de rapprocher ces noms-là de ceux des poètes américains qu’ils ont traduits et contribué à faire connaître. Comme une sorte de « nuage ».
Et même chez eux ces poètes furent bien isolés dans le paysage de la poésie américaine à partir des années 70, sauf Duncan. (p. 99)
Je ne détaillerai pas plus avant la suite de ces pages sur la poésie américaine, mais il est bien sûr question des traductions d’Olson par Auxeméry, des Techniciens du Sacré de Jerome Rothenberg, largement accueilli à l’époque dans Poezibao ou bien d’un intéressant axe Reverdy/Williams.
Le surréalisme bruxellois
La suite est pour moi très étrangère à l’origine, le surréalisme bruxellois dont je découvre quYves di Manno est un très fin connaisseur, ce que j’ignorais. Je me contenterai de citer les noms, ce qui me permettra d’y revenir le cas échéant : Paul Nougé, Paul Colinet. Avec au passage quelque chose qui m’a toujours intéressée pour des raisons plus personnelles, le groupe Cobra auxquels plusieurs des poètes belges et singulièrement Dotremont furent associés.
Les livres ne sont pas égaux
« Les livres ne sont pas égaux, non seulement par leur taille, leur valeur marchande, leurs qualités intrinsèques – mais par le simple désir qu’ils sont à même de susciter en nous, à leur corps plus ou moins défendant. Il y a les livres qu’on espère, qu’on attend parfois dans l’impatience ou l’inquiétude. Les livres inconnus qui surgissent un beau jour au détour d’un rayon et s’imposent à nous avec une brusque évidence, nous détournant du cours ordinaire de nos lectures. Il y a les livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas. Les livres rares, longtemps traqués et qu’on ramène enfin dans ses filets. Les livres décevants, redécouverts, ignorés ... et l’immense fatras des livres indifférents qui n’auront jamais provoqué en nous le moindre élan. Il y a enfin la catégorie nettement plus limitée des livres dont on rêve, qui n’existent qu’à l’état latent et que nous n’entreverrons probablement jamais ... Livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heure d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore... Dans l’espoir d’un brusque sursaut éditorial, le plus souvent déçu, chacun compose ainsi sa propre liste d’attente.
Christian Dotremont
Voilà précisément quelqu’un dont j’ai plusieurs livres en attente de lecture. Car ce personnage me fascine et le chapitre d’Élagage qu’Yves di Manno lui consacre est formidable. « Dotremont est l’exemple type du poète qui aura privilégié les marges plutôt que le centre présumé du monde littéraire »
→ Surprenant (ou pas tant que ça finalement ?) comme certains relevés peuvent être autobiographiques ! en fait je pense qu’ils le sont tous, mais à des degrés moindres sur une échelle de 1 à 10 (comme la douleur, ou le plaisir, ou la satisfaction !!!).
Il est question ici de l’immense page blanche que fut pour Dotremont, la Laponie, de sa pratique de peintre de l’écriture, d’un travail incessant d’inscription, des logogrammes. Di Manno cite Dotremont dans l’avant-propos de son livre Lettres d’amour qui date de 1943 : « La pensée naît dans la bouche. Et sur le papier. Dans les mots. La première chose à faire est un travail nominal. Verbal. Alphabétique. Grammatical. Ce travail technique, le surréalisme ne l’a pas encore commencé, Dada l’a permis. » (p. 151)
La conclusion d’Yves di Manno est superbe (il est parti d’une exposition d’œuvres de Dotremont à Bruxelles, en 2022)’ : « Quelque chose m’a frappé en parcourant cette bouleversante exposition, qui rend enfin justice dans son propre pays – où il vécut pour l’essentiel dans un parfait anonymat– au singulier génie de Christian Dotremont. Cela tient sans doute au nombre exceptionnel et à la qualité des logogrammes rassemblés à cette occasion, des plus amples aux plus condensés, et dont la prolifération au gré des salles s’impose avec une évidence stupéfiante. Mais aussi à l’énergie, à la beauté fulgurante qui émane de cette écriture sans antécédent. En déplaçant – pour la poésie – l’axe du travail créateur, en s’appuyant sur la force intuitive du geste plutôt que sur la pensée abstraite, et sur le mouvement de la main dans l’épaisseur du langage, on obtient en effet un texte dont l’obscurité fondatrice est enfin restituée : visible avant d’être lisible – et s’imposant d’abord par son tracé énigmatique qui en laisse entrevoir l’impulsion originelle. Mais dont le sens n’en est pas moins présent, illisible ou caché : l’œuvre portant ainsi la trace du mouvement qu’il a mise au jour – étant ce mouvement même fixé par l’encre à la surface des papiers. Encore fallait-il en trouver le principe – et se donner les moyens de son exécution. » (p. 153) (un exemple de logogramme)
→ Oserais-je dire que j’ai intensément pensé à Boris Wolowiec en lisant ces mots. Il faudra que je sache s’il s’est intéressé à Dotremont (apparemment pas de traces de cela sur son site) et ce qu’il pense du rapprochement que je fais ici avec le mouvement de son écriture. Que je rêverai de voir manuscrite !
Impossible de tout citer
… mais j’égrène les noms pour inciter à la lecture de ce livre. Avec d’autres « complices » poursuit Yves di Manno, qui consacre certaines de ses « digressions » à Franck Venaille, la revue Java (joie de retrouver le nom de Vannina Maestri, connue lors de ma première participation à la commission poésie du CNL) Anne-Marie Albiach dont il fait un magnifique portrait, Ivar Ch’Vavar, Esther Tellerman, Eugène Savistzkaya. Très émouvant chapitre sur Mathieu Messagier. (Je n’ai pas tout à fait fini le livre).
Arundhati Roy
Beaucoup de belles choses dans le livre d’A. Roy, mon refuge et mon orage, que je ne peux relever avec mes méthodes habituelles, puis que j’écoute ce livre. Mais je retrouve en ligne une ou deux citations qui m’ont frappée. Celle-ci en particulier, qui montre la qualité du regard et de l’écriture (traduite sans doute magnifiquement par Irènge Margit) d’Arundhati Roy : « Durant les deux dernières heures du trajet, nous traversions un parc naturel protégé. Je garde un souvenir très vif d’un de ces voyages. C’était par une belle nuit claire. Nous avons dépassé une charrette tirée par un buffle, une lanterne allumée suspendue à l’arrière. Son conducteur allongé sur le dos chantait aux étoiles, confiant à son animal le soin de le ramener chez lui. Je me rappelle avoir éprouvé de la jalousie envers cet homme à la pensée qu’en Inde, quelles que soient la constance et la pugnacité dans nos combats, quelle que soit sa religion, sa classe, sa caste ou son école de pensée, jamais aucune femme ne se sentirait assez tranquille sur une route déserte pour retourner chez elle en chantant aux étoiles »
→ Il y a très longtemps, j’ai traversé ainsi des villages en Inde, non pas couchée sur une charrette, mais dans un autocar brinquebalant, avec sur le siège avant un employé qui a tenu un énorme gâteau sans piper tout le long de la très longue route ! Je me souviens si bien de ces villages dans la pénombre, de ces lanternes partout, une impression extrêmement forte. Et je lisais aussi le livre sur l’hindouisme de Jean Hébert entre deux cahots. Magnifiques, merveilleux, inoubliables souvenirs. Je reprends aussi cette autre citation qui me semble assez emblématique de la rebelle (et souvent très drôle)Arundhati : « Pour des raisons qui me restent incompréhensibles, la directrice de l’université pour femmes m’a convoquée dans son bureau. Elle était bouffie comme un gros rapace sans ailes dans son nid très élaboré, plein de trophées et de souvenirs qu’elle avait rassemblés à l’époque où elle pouvait voler. Elle pianotait de ses serres sur le plateau en verre de son bureau et le reflet pianotait en retour. Elle occupait cet emploi depuis dix ans, m’a-t-elle dit, et savait reconnaître les ennuis avant même qu’ils ne se produisent. Elle m’a sermonnée pour toutes les infractions que, selon elle, je m’apprêtais à commettre, m’a promis de me tenir à l’œil et prévenue qu’elle ne laisserait rien passer, la responsabilité de ma bonne conduite et de ma réputation - comme celle de toutes les filles - lui en lui ayant été confiée par nos parents. J’étais interloquée. Qui était cette personne en moi qu’elle semblait connaître et que je n’avais jamais rencontrée ? Quel que soit son caractère, elle semblait valoir la peine d’être connue. L’odeur déplaisante d’humidité et de moisi dégagée par le tapis du bureau de la directrice m’est restée en mémoire. Heureusement, deux jours plus tard, après l’abandon de plusieurs inscrits, la nouvelle liste des admis à l’École d’architecture a été publiée et mon nom y figurait. J’ai fait ma valise et pris mes jambes à mon cou. »
dimanche 17 mai 2026
Poésie et cosmologie
Magnifique projet qui me fait beaucoup rêver : « A l’occasion de la parution de son essai Vide. L’élégance cachée de l’univers (Dunod, mai 2026), les poètes Elke de Rijcke et Alessandro De Francesco s’entretiendront avec le physicien Guido Tonelli, qui a joué un rôle central dans la découverte du boson de Higgs au CERN. Cette rencontre a lieu dans le cadre du projet Kosmologein A/E, dédié aux interactions entre poésie, cosmologie et métaphysique. Le projet, initié par Elke de Rijcke et Alessandro De Francesco, prévoit des rencontres publiques autour de poésie et cosmologie, des publications à venir, et la constitution progressive d’un collectif. La présentation du livre de Guido Tonelli dans un tel cadre vise à faire émerger quelques-unes des analogies entre la pensée poétique et la recherche scientifique, lorsque ces deux approches de la connaissance humaine unissent leurs forces dans l’exploration des plus grands mystères de l’univers.
Livre de Tonelli pré-commandé sur ma liseuse. Envie de suivre ce projet ! Mot en ce sens à Alessandro De Francesco qui me répond son enthousiasme quasiment par retour.
Le sentier des poètes de trois pays
Lisant ce matin la belle lettre du Saute-Rhin de Bernard Umbrecht, je découvre cette merveille : « Le Dreyland Dichterweg. Le sentier des poètes des trois pays (image ici). La littérature d’Alsace fait partie des langues régionales qui partagent une langue dépassant les frontières. Le Sentier des Poètes des Trois pays, dont on vient de fêter, à Huningue, les dix ans d’existence, a pour singularité de traverser et relier avec la poésie trois pays le long d’un fleuve commun. Il se compose de 30 poèmes en version bilingue d’autrices et d’auteurs de trois nationalités répartis sur 27 stations et 3 panneaux d’information, de part et d’autre du Rhin. Un QR code permet de les écouter. Depuis le haut Moyen Âge, l’Alsace, le pays de Bade du Sud et Bâle sont étroitement liés par leur langue commune, l’alémanique. Le projet de ce sentier, qui a eu pour modèle celui de Munster, en Alsace, a été initié, conçu et développé par l’Association culturelle Elsass-Freunde Basel (les Amis de l’Alsace à Bâle). Sa réalisation a été menée en étroite collaboration avec les communes de Weil am Rhein, Huningue ainsi que le Département des travaux publics et des transports de Bâle-Ville, et grâce à leurs financements.
Bernard Umbrecht en parle dans le cadre d’une note sur la publication d’une anthologie Florilangues, et il donne ce court extrait de la préface de Barbara Cassin et Bernard Cerquiglini : « Avec science et avec cœur, Florilangues nous rappelle opportunément que, face à la dictature du semblable, le plurilinguisme est un recours. La France détient dans la floraison de ses idiomes l’une de ses richesses ; elle trouve dans leur protection et leur enseignement son honneur et, quand tout se globalise, une politique salutaire. »
Impossible d’entrer ici plus avant dans ce passionnant article, je l’ai inscrit pour ma part dans mes tablettes. Il y a beaucoup à apprendre ici. Et j’ai demandé l’anthologie à l’éditeur pour la présenter un peu mieux dans Poesibao.
Collection de légendes d’images
J’inaugure ici ce qui ne sera peut-être qu’une rubrique éphémère (cela m’arrive si souvent !) mais je suis une idée nocturne, d’autant que j’ai une belle pièce à conviction. Il s’agirait de collecter des légendes d’images, de toutes natures et sans commentaires.
○ Un homme passe à moto devant une installation représentant un livre ouvert contenant des vers tirés du « Divan de Hafez » du poète persan du XIVe siècle Hafez-e-Shirazi, à Téhéran, le 17 mars 2025. La poésie, très présente dans l’univers mental et la vie quotidienne des Iraniens, est régulièrement mobilisée par la population pour exprimer discrètement des opinions interdites. Atta Kenare/AFP (source)
→ je pourrais m’inspirer ici de cette remarque de Vinciane Despret dans Au bonheur des morts : « Ce sont des énigmes, c’est-à-dire des débuts d’histoires qui mettent ceux qu’elles convoquent au travail sur un mode très particulier : qu’est-ce qu’on fait avec cela ? À quel type d’épreuves est-on appelé et quel régime de vitalité rendra possible de se laisser saisir par elles ? »
Comprendre ne pas comprendre, David Bessis et les Shadock
Deux citations bien encourageantes pour tout travailleur intellectuel :
« L’une des grandes leçons de mon aventure, c’est que c’est seulement en faisant face à notre impression de ne rien comprendre que nous avons une chance de finir par comprendre. » (David Bessis, grand mathématicien, auteur du remarquable Mathematica qui ne cesse de m’inspirer bien que je sois un vrai zéro en maths depuis toujours !)
« En essayant continuellement on finit par réussir. Donc, plus ça rate, plus on a de chances que ça marche ». Shadock, très inspirant aussi. J’y pense souvent quand je « fais de l’informatique » ! par exemple quand j’ai construit le nouveau Poesibao, sans aucune notion au départ de Wordpress, de ce que c’est qu’un hébergement, ou que je tente d’installer une fonctionnalité ou une page qui me semblent pouvoir aider les lecteurs. Je rate énormément. L’autre jour, j’ai raté pendant deux ou trois heures, je suis partie diner et en revenant je me suis aperçue que la solution était sous mes yeux, dans mon carnet !
Peut-être que la clé de tout ça est simple : notre cerveau continue à travailler, même quand nous ne sommes plus concrètement en train de plancher sur le problème. C’est le fameux Euréka, il me semble.
La tâche d’une vie
Extraordinaire Clarice Lispector, qui me semble rejoindre ici la pensée de Jung sur le but de toute vie humaine, qui serait l’individuation, devenir ce que nous sommes.
« Vous êtes une dramatique vocation d’intégrité et de totalité. Vous cherchez, passionnément, votre self – centre nucléaire de confluence et d’irradiation de la force – et cette tâche vous consume et vous fait souffrir. Vous essayez de marier, en vous-même, la lumière et l’ombre, le jour et la nuit, le Soleil et la Lune. Quand vous y parviendrez – et c’est le travail d’une vie – vous découvrirez en vous le masculin et le féminin, le concave et le convexe, l’avers et envers, le temps et l’éternité, le fini et l’infinitude, le yang et le yin, dans l’harmonie du tao – la totalité. Alors vous connaîtrez l’homme et la femme – vous et moi ; nous. » (in Chroniques).
→ Je pense souvent à sa notion de neutre, très importante chez elle, très difficile à appréhender. Petite anecdote : le matin, je fais quelques équilibres sur une jambe et je fixe … une multiprise électrique qui est posé sur une table. Et bien souvent je me dis « c’est cela le neutre » (et je ne pense pas au neutre électrique, mais à quelque chose dans cette paréidolie qui évoque pour moi la notion de neutre).
Photographie et histoires
« Je photographie cette zone boisée depuis plusieurs années maintenant et, comme dans une grande partie de ma pratique, il faut du temps pour vraiment comprendre un lieu, pour en apprendre les rythmes, les humeurs, les changements silencieux. Le bois est rempli de bouleaux. Ils ne sont pas conventionnellement beaux, pas les formes fines et élégantes auxquelles on pourrait s’attendre. Au contraire, ils sont tordus, noueux et marqués par leur environnement, endommagés par endroits, mais résistants. Il y a en eux une force tranquille, un personnage façonné par le sol humide et ombragé qu’ils appellent chez eux. C’est un endroit sombre par moments, la lumière souvent filtrée et tamisée, et les arbres poussent très proches, comme en petits groupes soudés. Ils ressemblent moins à des individus qu’à des rassemblements, des clans ou des tribus, blottis sous un auvent partagé. Au sein de ces groupes, je commence à voir émerger de petits récits, des fragments de conversation, des moments de tension ou de calme, des interactions subtiles entre formes. »


